Quand la famine fait des heureux..

par Sylvie Brunel

L'insertion sur le Site de Ségou-Breizh de cet article paru dans le journal " le Monde " en décembre 2002 a été proposée par Elisabeth Thomin, vice-présidente de l'Association. 

" L'AFRIQUE A FAIM... Un examen de la carte récemment publiée par Le Monde rappelle qu'une fois de plus, à de rares exceptions près, les pays touchés n'ont aucune raison " naturelle " de souffrir de la faim.
Le Zimbabwe était il y a peu le grenier de l'Afrique australe, les deux Congos, très peu peuplés, disposent d'un potentiel alimentaire considérable. Alors? Comment expliquer ces 38 millions de personnes menacées par la famine? Certes, l'Afrique est un continent vulnérable, dont plus du tiers de la population souffre de faim chronique. La pauvreté, la négligence des gouvernements envers l'agriculture, qui explique que les rendements n'ont pas augmenté depuis trente ans, la crise économique, le sida qui affaiblit certaines campagnes... toutes ces raisons permettent d'expliquer l'ampleur de la malnutrition chronique. Mais elles ne justifient pas la famine.
En réalité, les famines " modernes " se sont multipliées depuis l'effondrement du rideau de fer: elles sont la conséquence de la nécessité, pour un certain nombre de mouvements politiques, de chercher de nouvelles rentes. Les gouvernements laissent pourrir la situation, gaspillent les stocks de sécurité, puis crient à l'aide, relayés par les agences d'aide, qui profitent des urgences pour reconstituer leurs budgets, en proie à la " fatigue "des donateurs.
La manipulation de l'aide alimentaire est née en même temps que l'humanitaire d'urgence. Déjà au Biafra, en 1969-1970, le général Ojukwu avait su jouer de la famine entretenue du peuple Ibo pour capter à son profit le capital de sympathie de l'opinion publique.
La famine remplit ainsi un triple objectif. Elle permet à certains régimes:
- de recevoir des moyens financiers et matériels sans rapport avec l'aide chichement octroyée en temps normal;
- d'asseoir la légitimité politique interne en orchestrant les distributions de nourriture;
- de contrôler certaines populations gênantes ou périphériques par le biais de l'arme de la faim.
Dans ce contexte, tout le monde a intérêt à la surenchère: le nombre des affamés n'en finit pas d'enfler parce que les gouvernements veulent recevoir le maximum d'aide et que les agences d'aide exagèrent l'ampleur des besoins, afin d'anticiper la décote que des donateurs las d'être sollicités appliqueront d'eux-mêmes aux quantités demandées.
Dans la nouvelle société mondiale où information et " charity business " sont étroitement liés et marchandisés, la création de famines relève d'une logique marchande comme une autre, même si elle peut apparaître particulièrement cynique. Il s'agit, pour des Etats comme pour des mouvements politiques aspirant à la conquête du pouvoir, d'utiliser les ressorts de fonctionnement des sociétés occidentales pour capter à leur profit moyens financiers et logistiques. Connaissant parfaitement la capacité de mobilisation de l'opinion publique en faveur de certaines " causes " et la puissance des groupes de pression (mouvements de citoyens animés par une indignation généreuse, mais aussi lobbies d'entreprises aux motivations tout autres, comme ces céréaliers ravis de profiter de la famine pour justifier la production et l'exportation de denrées génétiquement modifiées), les affameurs, relayés par les organisations humanitaires soucieuses de drainer fonds publics et privés en faveur des affamés, jouent particulièrement sur la symbolique de l'enfant: enfant affamé, enfant soldat, enfant esclave...
Dans la nouvelle société mondiale où information et " charity business " sont étroitement liés, la création de famines relève d'une logique marchande comme une autre.
Annoncée par la gigantesque mobilisation pour l'Ethiopie en 1984, avec sa polémique sur l'utilisation de l'aide par Mengistu pour organiser les transferts de populations, cette stratégie de la manipulation des médias et des opinions publiques s'est généralisée. L'opinion publique zappe de drame en drame, avec l'impression que le tiers-monde s'identifie à un vaste réservoir de malheurs en série, à un nombre incalculable de victimes innocentes et anonymes, corps souffrants dont il s'agit avant tout de panser les plaies.
L'Ethiopie, en 2000, a misé sur sa charge symbolique très forte pour exposer les difficultés de la population de l'Ogaden... qu'elle n'avait rien fait pour secourir, alors que la pénurie alimentaire s'y annonçait depuis deux ans. Elle poursuit aujourd'hui la même stratégie. Encore s'agit-il d'un des pays les plus exposés au risque alimentaire.
Mais que dire d'autres que tien ne prédispose à connaître la faim (abondance des précipitations, faibles densités de population, terres riches et fertiles, ressources pétrolières, diamantifères, minières et agricoles de premier plan)?
Les crises alimentaires qui y sévissent frappant les plus vulnérables, ne doivent plus rien à la fatalité
Comme l'écrit le Prix Nobel d'économie Amartya Sen: " la prévention des famines met enjeu des mesures si faciles que la véritable énigme tient à ce qu'elles continuent de sévi r. "
L'arsenal de prévention des famines est connu depuis plus d'un siècle. Par exemple, lâcher à temps des stocks de sécurité sur les marchés permet de faire baisser les prix et d'éviter que des franges entières de population soient marginalisées. Encore faut-il que ces stocks n'aient pas été dilapidés...
Alors aidons, puisque les souffrances de certains peuples sont réelles et nécessitent notre solidarité. Mais ne soyons plus dupes: exigeons de conditionner l'aide à des contrôles stricts sur ses destinataires et sa distribution. Ne déversons plus des tombereaux de céréales dans des pays où les vrais affamés n'en connaîtront pas le goût, contrairement aux proches du régime. Refusons d'entrer dans le piège de la compassion aveugle, pour exiger que soient enfin mis en oeuvre de véritables " contrats de développement " entre les pays les plus pauvres et une coopération internationale enfin repensée dans le sens d'une véritable lutte contre la pauvreté.
Investir dans l'éducation et notamment des petites filles, mettre en place des programmes de santé, relancer la petite agriculture familiale dans un contexte de paix et de sécurité sont les seuls moyens de permettre à l'Afrique de ne plus jamais avoir faim, quels que soient les caprices du ciel.
SYLVIE BRUNEL. 
( ancienne présidente d'Action contre la faim, est professeur de géographie du développement à l'université Paul Valéry - Montpellier 3.)